usines_plage.jpgPourquoi le cœur de l'activité économique régionale se situe-t-il à Lille et non à Dunkerque ? Pourquoi Dunkerque est-elle une ville industrielle ? A l'image de tout ce qui semble "aller de soi", de tout ce qui apparait comme "simple produit de l'histoire", il peut être intéressant de se pencher sur la question. Comment expliquer que l'activité économique de Dunkerque est ce qu'elle est ? La place accordée à l'industrie est-elle indépassable ? Quelles évolutions sont possibles ? En revenant sur les choix d'un (feu) État planificateur pour mieux questionner l'avenir, différentes pistes de réponse seront abordées ici.

Les choix d'un Etat planificateur

Phase d'industrialisation

Le poids du secteur industriel dans l'économie dunkerquoise est important. On peut le constater en observant les principales entreprises de la région Flandre-Dunkerque d'un point de vue des effectifs. ppales_entreprises.png Si l'on s'intéresse à une répartition des principales filières industrielles, les chiffres sont les suivants :

  • énergie : 9 entreprises, 2 545 emplois
  • sidérurgie : 9 entreprises, 7 143 emplois
  • métallurgie : 261 entreprises, 7 248 emplois
  • BTP : 388 entreprises, 5 524 emplois
  • chimie - parachimie : 31 entreprises, 1 747 emplois
  • agroalimentaire : 47 entreprises, 1 704 emplois

Une fois le constat posé, il convient de chercher à l'expliquer. Pour cela, il est nécessaire de remonter au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La politique industrielle française est alors associée à des objectifs d’aménagement du territoire et de reconstruction économique par le biais de la planification indicative et des grands projets. L'objectif était de réduire la concentration des activités économiques dans la métropole parisienne en créant des "pôles de croissance". C'était notamment dans cet esprit que fut construite la zone industrialo-portuaire de Dunkerque.
L'histoire de l'industrialisation lourde à Dunkerque a débuté dans les années 1960 et a été le fruit d'une décision prise par l’État, dont la stratégie de restructuration de l’industrie lourde se basait sur l'idée d'implanter les industries sidérurgiques au bord de l’eau. A Dunkerque, une telle installation devait permettre d’importer des matières premières d’outremer moins onéreuses que l’utilisation du charbon et du fer extraits du Nord-Pas-de-Calais et de la Lorraine. L'objectif de cette stratégie était de réussir à créer des "unités motrices" qui devaient ensuite créer des effets d’entraînement en aval et en amont de la filière et ainsi constituer un "pôle de développement".
Le complexe industriel dunkerquois s'est construit au tournant des années 1950 et 1960 autour d’Usinor, en lien avec les chantiers navals. Afin de fournir l'énergie et les hydrocarbures nécessaires, les sociétés de raffinage Elf et Total s'implantèrent dans le dunkerquois également et contribuèrent à faire pression pour susciter la constitution d'une filière pétrochimique et ainsi diversifier et accroitre leur clientèle locale. De même, des entreprises "périphériques" peu intégrées à la filière métallurgique (Lesieur - agroalimentaire - et Lafarge - cimenterie) s'installèrent à Dunkerque, plutôt motivées par la situation géographique. Dans le même temps, les petites entreprises spécialisées dans les activités portuaires et les PME se sont développées et peuvent être réparties en deux catégories :

  • d'une part celles qui entrent dans le réseau de sous-traitance des grandes entreprises industrielles ou du bâtiment
  • d'autre part celles qui poursuivent leur propre objectif de production

La construction de ce complexe industriel à partir de la filière sidérurgique et métallurgique a été permise grâce à la forte intervention de l’État par le biais de mesures directes (subventions, réduction d’impôts) qui ont été destinées à financer la plus grande partie des travaux d’infrastructures (en matière portuaire surtout). L’État est ainsi allé au devant de tous les besoins d’Usinor : en énergie (implantation de la centrale EDF), en moyens logistiques (construction d’une gare de triage, creusement de voies navigables), en approvisionnement en matière premières au prix le plus bas possible. In fine, la filière métallurgique a été créée uniquement avec des capitaux français, marquant la volonté politique de constituer des "champions nationaux", capables de rivaliser avec les grands groupes étrangers. La construction de la zone industrialo-portuaire de Dunkerque s’est inscrite dans la reconversion industrielle de la région Nord-Pas-de-Calais, où les secteurs traditionnels (textile, charbon) étaient en difficulté.

Crise et répercussion

La fin des années 1970 et le début de la décennie suivante furent marqués par une baisse de la demande : la production et la consommation de masse de biens de consommation durables s’essoufflent. En 1987, les chantiers navals ferment.
Outre ce premier type de difficulté, les effets d’entrainement sur l’économie locale ont été moins importants qu'escomptés. L'activité du port se retrouve presque exclusivement tournée vers l’industrie au détriment du port de commerce. Suite à la crise des activités traditionnelles (mines, textile), un chômage massif s'est développé ainsi qu'une importante "ouvriérisation" de la population active suite à l’installation de grandes usines et aux recrutements massifs d’une main-d’œuvre peu formée de la fin des années 1960 jusqu’aux années 1970. A la fin des années 1970, la restructuration de la sidérurgie a obligé à procéder à des licenciements très nombreux du fait de la nécessité d’accroître la productivité. De 1975 à 1984, 5000 emplois ont disparu puis, dans les années 1980, les entreprises sidérurgiques d’Usinor supprimèrent plus de 6000 emplois. Dans la construction navale, 3500 emplois ont été supprimés. Le taux de chômage a ainsi atteint 16,3% en juin 1987.

Une reconversion fondée sur la diversification des investissements

En 1984, l’État lance les pôles de "conversion" : dorénavant, l’attractivité des investissements (étrangers notamment) doit permettre de relancer l’activité économique. Les investissements privés doivent prendre le pas sur les investissements publics comme outils principaux de la reconversion et du développement des territoires.
A la fin des années 1990, les investissements étrangers ont contribué à développer le complexe industrialo-portuaire de Dunkerque. Si de 1970 à la fin de 1980 le nombre d'implantation d'entreprises fut modeste (4 en 1970 et 17 en 1988), 70 établissements étrangers se sont installés à Dunkerque en 1997 (49 unités dans l'industrie, 21 dans le tertiaire). Aujourd'hui, Dunkerque compte 77 établissements à capitaux étrangers, représentant 13 000 emplois et faisant de Dunkerque le 2e site régional en capitaux étrangers après Lille.
Un bilan mitigé de cette politique industrielle apparait cependant, notamment en prenant en considération la question de la diversification du tissu économique. Si l'industrie représente 7,6% des établissements dunkerquois, ce secteur emploie 45,5% des salariés concentrés dans de grands établissements. Du côté des services, ceux-ci sont quasi exclusivement dédiés à la maintenance et à d'autres activités de sous-traitance industrielle. Enfin, l'activité du port est elle aussi orientée vers l'industrie. Les hydrocarbure et minerais comptent pour 46% du trafic portuaire (hors conteneurs). Le port se place en huitième position en trafic de conteneurs (loin derrière) et en septième place parmi les ports de la Manche et de la Mer du Nord tous trafics confondus.
Cette question de la diversification du tissu économique reste d'actualité au regard des derniers choix en matière de politique économique, toujours orientés vers l’industrie (cf. le terminal méthanier). Pourquoi Dunkerque reste dans l'industrie ?

Une dépendance au sentier indépassable ?

Après 1945, Dunkerque a été pensé pour l'industrie. Le développement des infrastructures portuaires s’est adapté aux besoins des entreprises se situant au cœur du pôle industrie. Le port a peu à peu acquis une spécialisation industrielle et les aménagements successifs (constructions d’écluses pour des bateaux de grosse capacité, quais équipés pour accueillir les matières premières industrielles) a ainsi renforcé l’attractivité pour les activités industrielles. Si suite à la crise de l’industrie lourde dans les années 1970 des voies de diversification de l’activité portuaire ont été créées (comme le trafic des conteneurs), leur part dans le trafic actuel reste très faible.
Comme évoqué précédemment, une certaine "ouvriérisation" de la population est à noter : les compétences multiples qui existaient avant la Seconde Guerre mondiale (liées à l’industrie textile et au port : filets de pêche, voiles, bâches ou encore les activités artisanales) ont disparu avec l’arrivée de la grande industrie gourmande en main-d’œuvre peu qualifiée mais habituée au travail difficile.
Enfin, l'Université du Littoral Côte d'Opale n'aide pas au développement du territoire du fait, entre autre, de sa faible attractivité notamment à cause de sa proximité avec les universités lilloises. Cette faible attractivité est ainsi visible dans la baisse des effectifs de l'ULCO qui compte 10 000 étudiants aujourd'hui, après en avoir accueilli jusqu'à 12 000. En outre, contrairement à son objectif, l'ULCO ne forme pas les cadres de Dunkerque : 5 sur 6 viennent d'ailleurs. Enfin, peu de contrats sont signés entre les laboratoires de recherche et les entreprises locales, notamment en raison de l'absence de centres de décision parmi les entreprises installées localement.

Ces différents éléments tendent à expliquer un contexte qui ne serait pas le meilleur pour dépasser l'industrie. Les choix passés, la volonté politique de faire de Dunkerque un territoire industriel ont-ils contribué à développer une dépendance au sentier indépassable ? Autrement dit, dans quelle mesure les décisions passées, antérieures, conditionnent-elles nos possibilités d'action ?
Un contexte de reconversion des territoires est marqué par la création d'entreprises nouvelles, moyen de renouer avec la croissance économique et solution pour lutter contre le chômage. Mais malgré de nombreuses institutions d'aide au développement des entreprises, la création d'entreprises à Dunkerque est faible : elle ne s'est élevée, entre 2002 et 2006, qu'à 6,3% contre 8,1% en France. En outre, les créations se font surtout dans les activités relevant des services de proximité (commerce de produits alimentaires et non alimentaires, restauration, services à la personne) et dans les activités traditionnelles (artisanat), peu aptes à dessiner de nouveaux sentiers de croissance.
Le projet stratégique du Port de Dunkerque en 2009 affichait quant à lui une double volonté :

  1. diversification de l'activité : développement des connexions ferroviaires et fluviales afin d'augmenter les trafics de conteneurs, de vracs solides (minerai de charbon, céréales, matériaux de construction) et liquides (esters, huile) et accent sur le développement des lignes maritimes de courte distance.
  2. renforcement de la spécialisation industrielle : cf. le terminal méthanier. Si ce dernier pèsera 150 emplois en fonctionnement (1 200 pendant la phase de construction), des débats existent sur ses retombées économiques pour le territoire : seront-elles fortes ou faibles ?

Dunkerque a l'image d'une cité industrielle. Ce point de vue est globalement partagée parmi les collectivités locales, les entreprises mais aussi parmi les habitants qui sont attachés à cette terre industrielle qui leur fournit un travail et un moyen de subsistance, renforçant et accentuant la dépendance au sentier, l'impossibilité de quitter une situation où l'industrie est trop présente, où le tissu économique n'est pas assez diversifié.

Quel avenir ?

Le risque de la situation actuelle est que Dunkerque entre dans une phase de déclin. La crise a encore plus fragilisé le complexe industrialo-portuaire qu'il ne l'était déjà : des arrêts de production et des fermetures d'unités (raffinerie des Flandres) ont déjà eu lieu et se répercutent sur les sous-traitants. Le territoire dépend d'une industrie dont les choix stratégiques se prennent à l’échelle mondiale.
Pour autant, la suppression en France de la taxe professionnelle pourrait conduire à relativiser le choix de l’industrie lourde comme mode de développement : pourquoi accueillir des sites industriels dangereux et polluants si, en contrepartie, l’agglomération n’en bénéficie pas ? Enfin, des pistes d'évolution peuvent être envisagées : activités d’écologie industrielles ou encore nouvelles éco-industries. Il conviendra de développer une proposition d'évolution possible de l'économie dunkerquoise dans un autre billet.


Il ne s'agissait pas ici de démentir et démonter l'intérêt que peut avoir l'industrie sur l'économie locale. Dunkerque, tout comme le territoire national, a besoin d'industrie. Le tout tertiaire n'est pas une solution. De manière générale, une position radicale est de toute façon rarement la solution. Il était plutôt question de démontrer l'importance du secteur industriel à Dunkerque et de l'expliquer. La situation actuelle est en partie le résultat de choix politiques passés. S'ils contraignent les évolutions nécessaires du territoire ils sont également la preuve que rien n'est figé, que des décisions publiques peuvent peser sur le développement d'un territoire, même si le contexte économique et les possibilités d'intervention aujourd'hui sont différents. Il est encore possible d'encourager le développement de nouvelles activités, de diversifier le tissu économique.



Sources :

  • Blandine Laperche, Maria Lorek, Dimitri Uzunidis, "Crise et reconversion des milieux industrialoportuaires : dépendance de sentier ou renouveau économique ? Les exemples de Dunkerque (France) et de Gdansk (Pologne)", Cahiers du lab R.II, février 2010. Disponible sur http://riifr.univ-littoral.fr/ (dernière consultation : 11/12/2012)
  • Photographie : Compte Flickr de Laurent Dubus, http://www.flickr.com/photos/dl-photo/5096142544/ (dernière consultation : 03/01/2013)