plage.jpg Une vocation industrielle décidée par l’Etat
L’histoire du développement économique de Dunkerque est indissociable du rôle que l’Etat a souhaité donner à la ville : sa vocation industrielle est le fruit des choix stratégiques de feu un État planificateur (1). (...)

A l’époque, l’Etat intervenait directement dans l’économie : la planification indicative et des grands projets pouvaient notamment servir une politique industrielle française associée à des objectifs d’aménagement du territoire. Alors que les activités traditionnelles (charbon, textile) de la région Nord-Pas-de-Calais entraient en déclin, l’Etat décida de se pencher sur la reconversion nécessaire de ce territoire. S’appuyant sur la présence d’un port à reconstruire et imitant les exemples japonais et belge, l’Etat acta que la restructuration de l’industrie lourde passerait par une implantation des industries sidérurgiques sur les littoraux et décida de faire de Dunkerque un haut lieu de la sidérurgie française (…).
Mais l’objectif n’était pas uniquement de répondre aux problèmes que connaissait la région, l’Etat y voyait un second enjeu : il fallait réussir à créer un champion national de la sidérurgie, un territoire qui pourrait faire face à la concurrence internationale et constituer un nouveau pôle de croissance alors que la France, la République Fédérale d’Allemagne, l’Italie, la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas avaient signé le traité de Paris qui instituait la Communauté Economique du Charbon et de l’Acier. (…) En France, l’Etat de son côté fut influencé par l’idée que la croissance est un phénomène localisé qui repose sur une ou plusieurs entreprises clefs produisant des effets d’entrainement sur d’autres activités économiques situées à proximité (2). La vocation dunkerquoise fut toute trouvée : place à la sidérurgie et, plus généralement, à l’industrie. Ainsi, Dunkerque devint un rouage d’une véritable stratégie économique nationale mais aussi régionale. Insidieusement, l’idée d’une division régionale des tâches est elle aussi actée : point d’effort particulier pour encourager le tertiaire à Dunkerque, territoire industriel. Ce secteur d’activité se développera ailleurs dans la région, et en particulier à Lille qui peut aussi compter sur l’attractivité de ses universités.
C’est donc dans ce contexte qu’Usinor s’implanta à Dunkerque. De son côté, l’Etat finança d’importants travaux d’infrastructures, notamment en matière portuaire, pour répondre à tous les besoins d’Usinor. C’est incontestablement grâce à l’État, et parce que telle était sa stratégie, que le complexe industriel dunkerquois a pu se construire au tournant des années 1950 et 1960 autour d’Usinor, en lien avec les chantiers navals.

Mais Dunkerque connut une grave crise dans les années 1980. Confrontées à une baisse de la demande et à un besoin de gagner en productivité, les entreprises sidérurgiques durent licencier de nombreux travailleurs : 11 000 emplois furent supprimés entre 1975 et la fin des années 1980. En 1987, les chantiers navals ferment. En juin de la même année, le chômage atteignit 16,3%.
C’est une nouvelle fois une initiative de l’État qui a permis à Dunkerque de se redresser. Mais cette fois la stratégie est toute autre. Au tournant des années 1970-1980, sous l’influence des doctrines libérales, les politiques économiques ont profondément évolué et remis en cause le modèle de l’Etat interventionniste. C’est ainsi qu’en 1984 le gouvernement Mauroy lança les « pôles de reconversion » destinés à aider quinze espaces touchés par la récession de l'industrie, dont la zone portuaire de Dunkerque, avec pour objectif d’attirer des investissements pour relancer l’activité économique. Suite au lancement de ces pôles, les investissements étrangers ont contribué à développer le complexe industrialo-portuaire de Dunkerque à la fin des années 1990. Il n’est plus question pour l’Etat d’intervenir directement. (…)

Dunkerque, non-priorité nationale
Le développement économique du dunkerquois est historiquement indissociable des choix de l’État. Or la situation est aujourd’hui différente. Cherchant à réduire sa dette publique, l’État ne pilote plus autant de grands projets que par le passé. Si des investissements sont encore réalisés sur le port de Dunkerque, ceux-ci visent à entretenir l’outil plus qu’à véritablement investir pour le relancer dans la concurrence internationale des ports. (...)
Aujourd’hui, deux autres ports sont privilégiés en France par l’État : Le Havre, destiné à devenir le port du Grand Paris tourné vers l’Atlantique, et Marseille, pour servir d’interface avec la Méditerranée.
Le projet du canal Seine-Nord est révélateur de la situation : il est aujourd’hui enterré en raison de son coût (environ 5 milliards d’euros). Or le projet du Grand Paris est estimé quant à lui à plus de 30 milliards d’euros, soit plus de six fois plus. Évidemment, il faut prendre en considération le retour sur investissement et les retombées générées. Mais l’effort est clairement orienté vers la capitale. Un constat similaire peut être dressé avec Marseille et le combat du gouvernement actuel pour qu’une grande métropole y voie le jour. Alors que Dunkerque a longtemps été une ville stratégique pour l’État, tel n’est plus le cas aujourd’hui : l’attention est ailleurs. Dunkerque doit réussir à rebondir sans compter sur une stratégie de l’Etat. Sa vocation de champion national est mise à mal et le tout industriel n’est pas sans poser question.

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Une situation indépassable ?
La volonté politique de faire de Dunkerque un territoire industriel a-t-elle contribué à développer une situation indépassable ? (...)

Une période de reconversion d’un territoire se caractérise par la création d'entreprises nouvelles, moyen de renouer avec la croissance économique, dont les bienfaits peuvent eux aussi être questionnés, et solution pour lutter contre le chômage. Mais malgré l’existence d’institutions d'aide au développement, la création d'entreprises à Dunkerque est faible : elle ne s'est élevée, entre 2002 et 2006, qu'à 6,3% contre 8,1% en France. En outre, les créations se font surtout dans les activités relevant des services de proximité (commerce de produits alimentaires et non alimentaires, restauration, services à la personne) et dans les activités traditionnelles (artisanat), peu aptes à dessiner de nouveaux sentiers de croissance (3).
L'Université du Littoral Côte d'Opale quant à elle ne contribue pas au développement du territoire. Contrairement à son objectif, l'ULCO ne forme pas les cadres de Dunkerque : cinq sur six viennent d'ailleurs. L’absence de stratégie générale du territoire questionne l’utilité de l’université qui forme des individus qui, in fine, ne trouvent pas de place sociale ou économique dans l’agglomération. Précisément, le lien avec le territoire, pourtant très présent dans l’invention de l’ULCO, a été fortement abandonné. Enfin, peu de contrats sont signés entre les laboratoires de recherche, qui se délocalisent à Lille, et les entreprises, notamment en raison de l'absence de centres de décision parmi les entreprises installées localement.
Les représentations qu’ont les individus de l’agglomération sont également révélatrices. Dunkerque a l'image d'une cité industrielle. Ce point de vue est globalement partagé au sein des collectivités locales et des élus, des entreprises mais aussi des habitants qui sont « attachés à cette terre industrielle qui leur fournit un travail et un moyen de subsistance » (4). Le compromis est compréhensible, bien que d’une certaine manière effrayant : peu importe le coût sur la santé ou sur l'environnement, l'important est l'emploi. Les carnavaleux le chantent d’ailleurs très bien : « La fumée de nos usines nous rend tous turberculeux. On s’en fout on a bonne mine on est des carnavaleux ! ». Or cette importance de l’industrie dans les mentalités renforce l'impossibilité de quitter une situation où l'industrie est trop présente, où le tissu économique n'est pas assez diversifié. Peut-être est-ce ici l’un des plus gros enjeux qui attend Dunkerque pour les prochaines années : reconsidérer sa vocation, ne plus accepter une division régionale des tâches avec le tertiaire à Lille et l’industrie pour le littoral. Car la situation n’est pas indépassable : si des occasions ont pu être manquées, cela ne signifie pas que d’autres sentiers de développement sont inaccessibles.

L’objectif de la diversification du tissu économique dunkerquois est bien de relancer la création d’emplois et, autant que possible, d’emplois qui ne seraient pas liés qu’à l’industrie. La situation actuelle, sans tomber dans le catastrophisme, est préoccupante. Depuis 2008, une augmentation du taux de chômage est constatée dans le bassin d’emploi de Dunkerque. Selon les chiffres de l’INSEE, en septembre 2012, 12,6% des actifs du Dunkerquois étaient au chômage. C’est certes mieux que le taux de chômage régional (13,1%) mais pire que celui de la France métropolitaine (9,6%). (...)
Pour relancer la création d’emplois, plusieurs pistes existent. Dunkerque pilote déjà un pôle d’excellence consacré aux énergies (Pôle Energie 2020) : le renforcer et investir massivement dans le secteur de la transition énergétique et de l’écologie (5) pourraient permettre d’atteindre cet objectif. Cela ne peut s’envisager qu’en repensant également les liens entre les entreprises, les collectivités locales et l’université.
La question de l’attraction de nouvelles entreprises sur le territoire se pose aussi. Les politiques d’exonération fiscale n’ont pas fait leurs preuves. (...) Comment attirer des entreprises ? Plus que de les exonérer fiscalement, l’enjeu est de développer des infrastructures de bonnes qualités (de transport, de communication, …) et de proposer un bassin de main-d’œuvre qualifiée. L’accompagnement des entrepreneurs est également capital. L’agglomération de Lyon l’a d’ores et déjà compris. Sa Chambre de Commerce et d’Industrie s’efforce ainsi de répondre à tous les besoins des individus qui souhaitent développer une activité, notamment dans certains domaines que la ville a décidé d’investir telle que la robotique. Plus que de simplement démarcher les entreprises, elle se propose de répondre à bon nombre de leurs besoins. Pour ce faire, tout un programme de soutien au développement d’entreprises est mis en place : des locaux fonctionnels sont proposés pour toute personne souhaitant se lancer, une aide pour les démarches administratives et pour la gestion du quotidien est offerte, un service essaie de répondre aux besoins ponctuels (contact avec des traducteurs pour une rencontre avec des étrangers, …). Bref, tout est fait pour que l’entrepreneur puisse se concentrer sur son activité en se préoccupant le moins possible des contraintes administratives notamment.
Enfin, plus que d’en attirer, il faut relancer la création d’entreprises. Plusieurs secteurs pourraient être investis : le tourisme, l’éco-industrie, le domaine de la transition énergétique ou encore les automatismes de locomotion. Ces domaines pourraient même être combinés dans un grand projet global . Un grand défi attend Dunkerque : réussir à se projeter dans une autre vision, envisager autre chose que la sidérurgie, que l’industrie lourde. Non pas, une nouvelle fois, qu’il faille lui tourner le dos, mais il faut diversifier le tissu économique local. (...)
Dunkerque a les capacités de faire émerger de nouveaux sentiers de développement. Pour cela, il ne faut pas avoir peur d’innover, de quitter la vision industrialo-industrielle sans la renier. Dunkerque ville industrielle est le fruit de décisions de l’État, Dunkerque ville économiquement diversifiée peut être le fruit de décisions locales, prises avec les voisins (de Belgique, de la Côte d’Opale). L’économie mondiale actuelle est une « économie de petits mondes » (6), constituée d’îlots de croissance reliés entre eux mais déconnectés de leur périphérie. La mondialisation se fait de plus en plus en réseau, avec polarisation des activités au sein de grandes métropoles et mise en relation de ces territoires infranationaux (7). Tout l’enjeu pour Dunkerque est de réussir à s’inscrire dans ce réseau pour ne plus être une « simple » ville moyenne. La tâche n’est évidemment pas aisée mais rester la modeste périphérie du centre régional qu’est Lille limiterait les ambitions de Dunkerque. Car si la situation géographique de l’agglomération, au bord de l’eau, est une force grâce au port, elle est également une faiblesse eu égard aux grandes villes avoisinantes : à l'est se trouve la Belgique (et Bruxelles à 1h15 de train), au nord l'Angleterre, au sud des métropoles françaises de premier ordre (Lille, Paris) à proximité immédiate. (...)


Source et notes de bas de page :

  • (1) Pour une histoire du développement économique de Dunkerque et de sa spécialisation industrielle, voir B. Laperche, M. Lorek, D. Uzunidis, « Crise et reconversion des milieux industrialoportuaires : dépendance de sentier ou renouveau économique ? Les exemples de Dunkerque (France) et de Gdansk (Pologne) », Cahiers du lab R.II, février 2010
  • (2) F. Perroux, « Note sur la notion de pôle de croissance », 1955
  • (3) B. Laperche, M. Lorek, D. Uzunidis, op. cit.
  • (4) Ibid
  • (5) Voir chapitre « La place de Dunkerque au sein de la filière énergétique »
  • (6) O. Bouba-Olga, Les nouvelles géographies du capitalisme, comprendre et maitriser les délocalisations, 2006
  • (7) P. Veltz, Mondialisation, villes et territoires : l’économie d’archipel, 1996