carte-regions.jpgUne nouvelle fois, la question de l'organisation territoriale française est en débat. Il est impossible d'affirmer que cette fois une réforme sera engagée et, si elle est, il l'est encore plus de dire si elle sera profonde et ambitieuse. Toujours est-il que la dynamique est là. Si ce n'est pas pour demain, cela se fera après-demain : les territoires vont évoluer. La question de la carte, récemment votée, est en réalité très secondaire et la répartition des compétences bien plus importante. Actuellement, de nombreuses personnes s'expriment de façon générale sur la question. Il ne s'agit pas, dans ce billet, d'entrer dans ce débat général. Cependant, les événements tendent à mettre en évidence un choix stratégique concernant l'avenir de Dunkerque plusieurs fois avancé sur ce site : le territoire doit se réaffirmer et sans doute cela doit-il passer par la constitution d'une métropole.

En France, le nombre de régions va donc être divisé par deux et le Nord-Pas-de-Calais va fusionner avec la Picardie. Ces découpages restent secondaires et ne font qu'entraîner des relents d'identité régionale plus ou moins affirmés, de débats plus ou moins historico-culturels. La question en réalité est celle de l'objectif de la réforme. S'il s'agit de proposer une organisation administrative qui colle à ces préoccupations, effectivement on se déchire autour de la carte. Mais la logique du gouvernement n'est pas celle-la. Certes s'il est possible de ménager des susceptibilité identitaires tant mieux, mais le but premier semble être de rationaliser, d'optimiser, de rendre plus efficient et efficace l'organisation administrative actuelle. Je ne me prononce ni sur la qualité de la carte ni sur celle de la réponse du gouvernement, mais il paraît nécessaire de discuter de la même chose : les arguments ne sont plus les mêmes...
L'inspiration de l'équipe dirigeante est (étonnamment...) l'Allemagne et ses fameux Länders. Ce regard un peu benêt vers l'outre-Rhin repose sur une croyance : le dynamisme économique allemand reposerait sur son organisation territoriale plus adaptée. Cela est en partie vraie. Mais une fois encore le coup d'œil fut trop furtif pour dépasser les apparences. Ce ne sont ni la taille ni la simple question du budget des Länders qui en font leur force. Ce raisonnement oublie un "petit" élément de réflexion : l'Allemagne est un pays fédéral. Les Länders ont bien plus d'indépendance et de compétences que les régions françaises n'en auront après la réforme. Pour ne donner qu'un exemple, l'éducation et la formation relèvent des Länders qui peuvent ainsi adapter leur main-d'œuvre aux besoins locaux. Bref, la source d'inspiration est un pays qui n'a pas la même organisation fondamentale que la notre et qui est, qui plus est, bien plus homogène que la France qui souffre encore de sa macrocéphalie parisienne.

Plus que de juger la réforme en tant que telle, il est surtout intéressant de voir ce qu'elle signifie pour Dunkerque. La région sera donc plus grande et importante. À terme, les département seront amenés à disparaître, du moins en partie avec la suppression des conseils généraux. L'échelon départemental subsistera malgré tout comme entité de l'Etat déconcentré dont le préfet restera le représentant. Pour simplifier, le gouvernement a souhaité renforcer le pouvoir des intercommunalités et des régions qui, toutes les deux, absorberont à terme les compétences des départements. Cela pose déjà la question de la péréquation ou, autrement formulé, celle des inégalités de richesse entre les territoires.
Dunkerque évoluera donc d'ici quelques années dans une grande région dont Lille continuera d'être le moteur principal qui attirera une majeure partie des investissements et entreprises. La problématique est d'ores et déjà d'actualité, mais plus que jamais Dunkerque devra s'affirmer pour réussir à exister dans ce contexte. La stratégie de rapprochement avec Lille est une fausse bonne idée. La ville ne profitera pas du développement de Lille. Aujourd'hui, Dunkerque n'est pas le port de Lille. Historiquement, une division régionale des tâches fut instaurée : le tertiaire à Lille, l'industrie sur le littoral. Lorsque l'université du littoral fut créée, Lille s'y est opposé. Bref, la stratégie de Lille ne prend pas en considération le devenir de Dunkerque et le risque est simplement de devenir une petite banlieue (-dortoir) de la métropole lilloise. Les études d'économie géographique quant à elles mettent en évidence cette tendance à la polarisation entre d'un côté un centre et de l'autre une périphérie, sans en faire toutefois une fatalité et une finalité absolue (voir Krugman et travaux ultérieurs).

La France se caractérise par l'importance, notamment économique mais pas uniquement, de Paris et de l'Île-de-France. Quelques métropoles (Lyon, Marseille et dans une moindre mesure Lille par exemple) se constituent pour essayer de mieux homogénéiser le territoire. Malgré cela, Lille reste pourtant bien loin des chiffres de la capitale.
L'évolution qui se dessine de plus en plus clairement avec la réforme engagée est celle du renforcement de ces grandes agglomérations. À côté de Paris, l'idée est de faire ressurgir quelques autres communes qui pourraient enfin avoir des prétentions européennes pour s'inscrire dans le réseau des villes mondiales.
L’économie mondiale actuelle est une « économie de petits mondes », constituée d’îlots de croissance reliés entre eux mais déconnectés de leur périphérie. La mondialisation se fait de plus en plus en réseau, avec polarisation des activités au sein de grandes métropoles et mise en relation de ces territoires infranationaux. Tout l’enjeu pour Dunkerque est de réussir à s’inscrire dans ce réseau pour ne plus être une "simple" ville moyenne. La tâche n’est évidemment pas aisée mais rester la modeste périphérie du centre régional qu’est Lille limiterait les ambitions de Dunkerque. Car si la situation géographique de l’agglomération, au bord de l’eau, est une force grâce au port, elle est également une faiblesse eu égard aux grandes villes avoisinantes : à l'est se trouve la Belgique (et Bruxelles à 1h15 de train), au nord l'Angleterre, au sud des métropoles françaises de premier ordre (Lille, Paris) à proximité immédiate.

L'enjeu est simple : il faut préparer Dunkerque aux évolutions à venir. Plus gros ne signifie pas forcément plus puissant et "mieux", certes. Mais la ville va devoir s'imposer face à une agglomération lilloise qui continuera de se développer sans tenir comptes de ses voisins régionaux et dans une région plus étendue, plus vaste et qui ne représentera pas un échelon de proximité. Il ne s'agit pas de dire si la réforme du gouvernement est bonne ou pas, il s'agit d'adopter une position pragmatique et, simplement, d'en prendre compte : l'avenir qui se dessine et les orientations des décideurs sont relativement clairs. Le mouvement de fusion des collectivités locales ou de leur association n'est pas nouveau mais se confirme. Certains pourront faire de la résistance, mais le résultat sera le même que pour la réforme scolaire des 4 jours : à la refuser bille-en-tête, elle s'imposera à nous et nous n'y serons pas correctement préparée. Une nouvelle fois, il ne s'agit pas de juger la qualité et l'opportunité des réformes, mais bien de composer avec pour dresser enfin des stratégies pour ce territoire. Des communes refusaient d'entrer dans des intercommunalités ? On les y a forcées. Le mouvement est pour le moment celui-là. Plutôt que de critiquer le train, de le regarder en sifflant pour, au final, s'y retrouver de force et dans des wagons de deuxième classe, autant essayer de monter en première.

Pour faire face à ses défis de reconversion économiques et s'inscrire, voire anticiper, les dynamiques territoriales actuelles, Dunkerque doit donc devenir une métropole. Pas nécessairement au sens donné par le texte de loi récemment adopté, mais dans le sens d'une "grande ville", pour faire simple.
Le territoire de la CUD doit devenir celui d'un vrai grand Dunkerque, ville unifiée de 200 000 habitants. Cette métropole devra récupérer les compétences qui lui permettront d'assurer les missions de développement économiques, de solidarité, de développement urbain, etc... Le département disparaissant et la région, d'une certaine manière, s'éloignant, cet échelon semble s'imposer. Certains objecteront que l'intercommunalité peut avoir cet objectif mais pourquoi ajouter une strate et risquer des problèmes de gouvernance ? Il semble plus simple de donner une nouvelle dimension à la ville. Cela ne se ferait pas non plus au détriment de son indépendance : il faut d'ores et déjà composer avec les multiples négociations à la CUD.
L'enjeu est de réussir à développer les infrastructures et services qui permettront de répondre aux besoins économiques pour s'attaquer notamment à la question du chômage. En terme de visibilité, il s'agit également de développer une agglomération importante que les individus sauront enfin placer sur une carte... Atteindre cette taille critique s'impose.
Pour aboutir à ces objectifs, la politique des transport en commun est un levier. Il faut s'en servir pour unifier physiquement le territoire, pour que les individus prennent conscience de vivre dans un même espace. C'est l'un des arguments en faveur du PRT/GRT qui offre en plus à la ville une politique ambitieuse de recherche et développement.
Un rapprochement avec les communes voisines belges permettra de penser un vrai pôle européen sur le littoral. Là encore, relancer l'université du littoral en la pensant comme une véritable université européenne permettrait d'aller vers cet objectif.
Transport, université, ... : il ne s'agit pas de "one shot", d'idées à sortir au coup par coup. Il faut inscrire cela dans un projet stratégique global.

Bien évidemment, certains répondront qu'ils refusent cette fusion et de se faire "phagocyter" par Dunkerque. Il serait facile de leur dire qu'à un moment il faudra bien choisir entre critiquer le nombre de communes et la faiblesse de leur marge de manœuvre ou refuser cette évolution. Mais le passage en force n'est pas la solution. Il faut donner des garanties qui assurent que cette nouvelle commune, cette métropole, ne se fasse pas au détriment du ressenti de la population. Là encore, il faut être inventif. Dunkerque ne peut se permettre de rater le train de la réforme. Si elle veut en bénéficier, il serait même bon qu'elle en devienne un exemple. Pourquoi ne pas envisager une métropole à la "Paris-Lyon-Marseille" ? Cette grande métropole dunkerquoise se découperait en arrondissements, chaque arrondissement reprenant les anciennes villes (premier arrondissement Leffrinckoucke, deuxième arrondissement Coudekerque-Branche, etc...). Ces arrondissements bénéficieraient, à l'image de Paris mais dans une moindre mesure, de conseils municipaux. Cette instance de représentation permettrait de ne pas briser le sentiment de proximité dont les habitants peuvent ressentir le besoin. Pourquoi ne pas y intégrer également des individus tirés au sort et non élus ? Il me semble que cette question "identitaire" ne doit pas bloquer le débat. On en revient à la question de l'objectif de la réforme, en quelque sorte.

Cette évolution s'imposera à Dunkerque. Plutôt que de la subir, il faut l'anticiper pour espérer même l'influencer. Être attentiste ne résoudra rien. Une fois cette métropole installée, les termes du rapport avec Lille ne seront plus les mêmes, le rapport de force aura lui-même évolué et il sera plus facile de coopérer sans risquer de disparaître. Il ne s'agit pas de faire croire que Dunkerque remplacera Lille, ce n'est même pas le but. Mais Dunkerque peut s'imposer comme une métropole importante sur le littoral. Derrière ces enjeux qui peuvent sembler déconnectés de toutes les préoccupations quotidiennes se dissimulent en réalité l'un des outils les plus intéressants pour relancer la ville et donc améliorer la vie de ses habitants.


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