Vendredi 12 septembre 2014, Patrice Vergriete a lancé des états généraux de l'emploi local pour faire face aux difficultés que connait l'agglomération dunkerquoise. Si de nombreuses propositions ont déjà été formulées sur ce site pour essayer de lutter contre le chômage et relancer l'activité et l'attractivité du territoire, je profite de l'occasion pour présenter une synthèse d'une stratégie économique possible. Les développements sont parfois un peu rapides et je vous invite à consulter différents articles de ce site pour retrouver des argumentations plus complètes.
Je n'ai pas la prétention d'affirmer qu'il s'agit de la stratégie à appliquer, mais elle me semble défendable et à étudier. Enfin, j'insiste sur l'idée qu'il s'agit d'une vision globale qui se décline dans des solutions de court, moyen et long terme. Si une proposition peut être tentée seule, chacune s'inscrit en réalité dans une dynamique globale et ne produirait des résultats optimaux que dans une telle perspective.

Pour éviter un article trop long, je ne reviens pas en détails sur ce qui me semble être la situation actuelle de l'agglomération et vous invite à naviguer entre les différents articles de ce site, dont :

En résumé

Les propos tenus ici sont résumés dans le fichier pdf strategie_economique.pdf, sous la forme de slides PowerPoint dont la dernière est visible directement ci-dessous : strategie_economique.pdf resume_strat_eco.png

Positionnement général

Plusieurs convictions ont contribué à développer la logique qui oriente la stratégie exposée ci-dessous. Tout d'abord, je suis convaincu que les collectivités territoriales peuvent mener des politiques en faveur de l'emploi. Certes, certaines grandes orientations ne peuvent être prises qu'à l'échelon national ou européen, mais les régions et, surtout, les agglomérations et communautés urbaines peuvent se donner les moyens de lutter contre le chômage. Pour être pleinement efficace, la constitution d'une métropole dunkerquoise me semble être un objectif de long terme à poursuivre, ne serait-ce que pour s'affirmer dans un contexte régional dominé par l'agglomération lilloise. L’économie mondiale actuelle est une « économie de petits mondes », constituée d’îlots de croissance reliés entre eux mais déconnectés de leur périphérie. La mondialisation se fait de plus en plus en réseau, avec polarisation des activités au sein de grandes métropoles et mise en relation de ces territoires infranationaux. Tout l’enjeu pour Dunkerque est de réussir à s’inscrire dans ce réseau pour ne plus être une "simple" ville moyenne.
Deuxièmement, essayer aujourd'hui de lutter contre le chômage en tentant de faire baisser le coût du travail me semble illusoire.
Dans la même idée, j'écarte les politiques d'exonération fiscale et/ou de cotisations sociales qui n'ont pas fait leur preuve. A partir de 1997, la France a expérimenté les Zones Franches Urbaines (ZFU) qui consistent à offrir à certaines zones des avantages fiscaux (exonération durant plusieurs années de charges patronales, de taxes foncières…). Or l’effet est pour le moins faible, comme l’ont montré R. Rathelot et P. Sillard (1) : en réduisant d’un point ses impôts locaux, une municipalité n’augmenterait que de 1% environ la probabilité qu’une entreprise décide de s’y implanter. Si l’effet initial est positif, avec une création de 12 200 établissements pesant 41 500 à 56 900 emplois en cinq ans, on constate un plafonnement après 2002. Les ZFU présentent plusieurs problèmes et limites : la mortalité des entreprises y est plus fréquente, la dynamique d’emploi moindre et les entreprises implantées dans une zone avant qu’elles ne deviennent ZFU ne bénéficient d’aucun effet positif. En outre, des effets d’aubaine sont bien évidemment constatés : deux tiers des créations d’entreprises correspondent en réalité à des transferts en provenance de zones non ciblées. Au même titre que les aides régionales, les coûts salariaux jouent un rôle mineur dans la décision d’implantation d’une firme (2).
Comment attirer des entreprises ? Plus que de les exonérer fiscalement, l’enjeu est de développer des infrastructures de bonnes qualités (de transport, de communication, …), de proposer un bassin de main-d’œuvre qualifiée et de les accompagner dans leur développement. Subventionner directement les entreprises est risqué : si l'entreprise ferme ou décide de partir, la mise est perdue. L'objectif est d'investir dans des infrastructures qui resteront et ne souffriront pas (ou moins) du turn-over des entreprises. Enfin, pour atteindre ces objectifs, des politiques de "grands travaux" seront à engager et permettront de proposer des emplois rapidement. Il faut réussir une articulation entre grands travaux et emplois de court terme et exploitation de ces investissements sur du long terme.

Propositions

A terme, il me semble donc important d'essayer de construire une véritable métropole dunkerquoise, lieu d'accueil de start-up et entreprises.
La première décision à prendre est celle de la création d'un nouveau quartier dédié à l'innovation et à l'accueil d'entreprises. Au cœur de ce nouveau quartier, qui pourrait se situer au niveau des môles par exemple, se trouverait une structure de type incubateur / hôtel d'entreprises comme cela fut déjà présenté dans l'article "Une nouvelle organisation économique : Dunkerque, start up city - Bonnes feuilles #2".
Patrice Vergriete souhaite accompagner le développement de l'emploi transfrontalier en formant les individus au néerlandais : c'est aussi l'un des objectifs de cette structure. L'accompagnement des entrepreneurs passent aussi par de la formation, formation aux langues, à la gestion, etc. Bien évidemment, ces formations ne sont pas à réserver aux entrepreneurs mais devront être ouvertes à tout un chacun.

Parmi les six mesures annoncées par Patrice Vergriete lors de sa conférence de presse qui a lancé les états généraux de l'emploi, certaines concernent ce que l'on pourrait appeler la "transition énergétique" (renforcement du dispositif Réflex Energie, réponse à un 3ème appel d'offre éolien off-shore). Il convient d'aller plus loin. Le créneau de la ville durable, et donc de la transition énergétique, pourrait être pleinement investi. Accompagner les entreprises qui cherchent à transformer les villes pourrait être porteur. Nouvelles sources d'énergie, nouvelle utilisation des déchets, de la gestion de l'eau, nouvelle façon de penser la ville de façon plus durable : il faut faire de Dunkerque, ancienne ville industrielle, le lieu où s'invente la ville de demain.
Penser la ville de demain et la transition énergétique, c'est aussi penser la question du transport. L'une des mesures annoncées par Patrice Vergriete est l'accélération de la rénovation de la voirie. Si cette mesure permet de soutenir l'activité des entreprises de travaux publics, là encore il faut aller beaucoup plus loin. Une politique de grands travaux menée à l'échelle de la CUD permettraient de proposer des emplois dans un avenir proche tout en réalisant des dépenses d'investissement. Une belle route n'est pas un projet économique ! Par contre se doter d'un moyen de transport innovant l'est. Le projet de PRT/GRT trouverait toute sa place dans cette logique :

  • rouage dans la constitution d'une agglomération dunkerquoise
  • contribution à un apport d’innovation dans le territoire (diversification de l'économie), de R&D dans le domaine de l'énergie, du transport et des automatismes de locomotion. Des formations en découleraient.
  • soutien aux entreprises de travaux publics

Il s'agit d'un investissement qui pourrait être essentiel pour le territoire. Il contribuerait à la recherche sur l'utilisation d'énergies renouvelables et pourrait permettre de développer un pôle de formation. Je renvoie aux différents articles à ce sujet (Le PRT, plus que du transport) mais insiste sur une dimension essentielle. Pour attirer les entreprises, un territoire doit proposer des infrastructures de qualité. Développer ce réseau en ferait partie.
Les deux propositions déjà détaillées visent à proposer "du service" aux entreprises. Il ne s'agit plus de les subventionner mais de les aider dans leur quotidien, de répondre et anticiper leurs besoins. L'argent n'est plus perdu mais investi et profite potentiellement à toutes les entreprises (TPE, PME, plus grands groupes), et pas uniquement à l'entreprise qui a remporté l'appel d'offre.
Toujours dans cette optique de service, il faut faire preuve d'audace. Le port de Dunkerque constitue une porte d'entrée vers l'Europe et la France, et une ouverture vers le monde. Il serait possible d'aller encore plus loin en transformant Dunkerque en un véritable nœud de transports. Le canal Seine-Nord ne se fera certainement pas dans l'immédiat, pour ne pas dire qu'il ne se fera jamais. Dunkerque n'accueillera jamais un aéroport. Que faire pour que Dunkerque puisse s'imposer ? Quelles infrastructures pourraient être les bonnes à l'échelle du territoire ?
Dunkerque pourrait développer une zone d'accueil pour ballons dirigeables. Ce moyen de transport est à nouveau particulièrement étudié et de nombreux projets à ce sujet sont en cours de développement. Ces nouveaux dirigeables sont conçus pour être écologiques et l'intérêt grandit quant à leur possibilité de transporter des marchandises. Il faut investir ce créneau rapidement. Un partenariat avec le port serait à mettre en place. L'image est séduisante :

  • des marchandises arrivent par le port et sont transportés à destination par dirigeable. L'intérêt est immense : contrairement à un avion, un ballon dirigeable peut atterrir "n'importe où". Imaginez une entreprise qui ferait venir ses marchandises par bateaux jusque Dunkerque pour ensuite se les faire livrer directement sur son site !
  • à l'inverse, les entreprises dunkerquoises pourraient facilement utiliser ce service pour livrer leur production

Là encore, ce projet s'inscrirait dans le cadre d'une réflexion sur les énergies renouvelables et les transports (innover pour que ces projets fonctionnent aux énergies renouvelables). Un nouveau terrain pour de la recherche et des formations autour de ces problématiques serait à envisager.

Si la structure d'accueil des entreprises relève du court terme, le réseau de PRT/GRT et le développement des dirigeables du court/moyen terme, il faut penser au long terme. Dunkerque pourrait renforcer son implication dans le domaine des nouvelles formes de transport et dans l'utilisation des énergies renouvelables en essayant d'accueillir le projet Hyperloop. En théorie, ce "système permettrait de voyager du centre de Los Angeles au centre de San Francisco en moins de 30 minutes, ce qui représente une distance de 551 kilomètres à plus de 1 102 km/h, soit plus rapide qu'un avion qui parcourt cette même distance en 35 minutes à la vitesse de 885 km/h" (Wikipedia). Ce moyen de transport placerait Dunkerque à quelques minutes seulement de Paris, et d'autres métropoles. Là encore, le port en bénéficierait : outre le transport de passagers, des marchandises pourraient être transportées en un temps record. Pourquoi passer par le port de Dunkerque ? Parce que les marchandises seraient expédiées très rapidement ailleurs. Il faut développer ce service pour se démarquer des ports concurrents. Le concepteur du projet veut l'expérimenter et est prêt à financer les essais : il faut saisir cette d'opportunité, aller à sa rencontre et lui proposer de le faire à Dunkerque.

Pour résumer cette partie concernant l'attractivité du territoire, il s'agit surtout de proposer des services aux entreprises et de mener quelques grands projets d'investissement (et non de simples projets "de dépense") :

  • développer une structure d'aide à la création, au développement et à l'accueil d'entreprises qui proposera également des formations (court terme), implantée dans un nouveau quartier de l'innovation situé au niveau des môles
  • développer des infrastructures performantes : PRT/GRT et ballons dirigeables sur du court/moyen terme, Hyperloop sur du long terme (politiques d'investissement, de grands travaux)
  • le développement de ces infrastructures créeraient des emplois dans l'innovation (diversification de l'économie locale), la recherche (R&D) mais viendrait aussi soutenir les activités des entreprises de travaux publics lors des constructions

Un autre axe de réflexion de Patrice Vergriete consiste à essayer de faire de Dunkerque une zone touristique. Là encore, ces projets peuvent y répondre : le PRT/GRT a toute une dimension touristique, tout comme pourraient l'avoir les dirigeables ou l'hyperloop. De même, les transformations urbaines évoquées ci-dessous répondraient aussi à cet enjeu.

Il ne faut pas perdre de vue une chose : pour que des entrepreneurs et touristes viennent à Dunkerque, il faut aussi travailler sur l'image de la ville, la "redorer". Cela passe notamment par une réflexion en profondeur sur ce que peut être la ville et par le développement d'un "bien-vivre" à Dunkerque. Des projets urbains serviront le développement économique en faisant de Dunkerque une ville qui n'est plus un repoussoir. Des expérimentations économiques et sociales méritent d'être étudiées : instauration d'un revenu universel couplé à une monnaie locale pour redonner du pouvoir d'achat aux Dunkerquois tout en assurant un soutien aux commerces et entreprises locales.
Le centre-ville pourrait être repensé. Je défends la création d'un parc inspiré de Superkilen à la place du boulevard Alexandre III (et qui irait jusqu'à un square Guynemer réinventé) et une évolution de la place Jean-Bart pour qu'elle devienne une véritable place. Il ne faut pas refaire de la voirie pour refaire de la voirie. Là encore, ces dépenses doivent être pensées comme des investissements. Il faut que la ville en profite pour redevenir attractive. Les dépenses ainsi engagées permettront :

  • à court terme de soutenir l'activité des entreprises qui contribueront à la redéfinition du centre-ville
  • à court terme de lutter contre l'évasion commerciale en donnant envie de venir à Dunkerque
  • à plus long terme de modifier l'image de Dunkerque pour que les entrepreneurs et travailleurs, qui sont des humains qui cherchent un endroit plaisant à vivre, aient une vision positive de Dunkerque

Ces différentes propositions s'inscrivent, me semble-t-il, toutes dans les trois axes développés par Patrice Vergriete lors de son discours de lancement des états généraux pour l'emploi local : compétitivité du territoire (axe 1), économie résidentielle (axe 2) et niveau de vie et formation (axe 3).

Cette vision du territoire, j'essaie de la défendre maintenant depuis plusieurs années. J'ai essayé de la proposer à différents candidats lors des élections municipales. Avec le temps elle se densifie, se complexifie. Il est difficile de tout coucher, clairement, sur le papier. Ainsi, n'hésitez pas à réagir, à débattre, à demander des éclaircissements, je me ferai un plaisir d'essayer de clarifier tout cela.
Enfin, j'insiste sur un point absolument capital. Dunkerque ne s'en sortira pas par des mesurettes. Les six mesures que Patrice Vergriete a annoncées ne sont pas mauvaises, loin de là. Mais elles ne suffiront pas à lancer Dunkerque dans une nouvelle dimension. Peut-être trouvez-vous certaines propositions trop ambitieuses, trop démesurées mais il n'en est rien. Le PRT/GRT, le dirigeable, hyperloop, l'accompagnement des entreprises, la rénovation urbaine, la monnaie locale couplée au revenu universel : tout est réalisable, finançable. Il va falloir innover, chercher des subventions, monter un grand projet cohérent. Ce que les Dunkerquois vont devoir absolument faire durant ces états généraux de l'emploi, c'est témoigner de leur audace, de leur vision, définir des projets structurants, des projets de recherche, de développement, sur plusieurs années. Sans cela, la métamorphose de l'agglomération ne sera jamais réellement assurée.


Sources, notes de bas de page, liens :